Sans équivoque

Essai (1997)

Sebastien Stephane MASNADA

1

« Ce matin, en ouvrant mon journal, j’ai fait chavirer d’un geste trop à gauche la mousse de ma tasse à l’effigie d’un célèbre marin à pipe sur l’anatomie pubescente de mon caniche, tapi par ennui sur un coin carrelé du séjour.

Dans le même temps une quinte en tout point ennuyeuse me prit les tripes et paracheva ce tableau grotesque amorcé par cette drôle de main maladroite :
la teneur tragique du canard avait contrarié l’intérieur de mon garde manger et forcé quelques parcelles de mon petit-déjeuner à se retirer inopinément de mon délicat gosier.

Pour marquer un peu plus le coup, ma biscotte beurrée vola en éclat et finit sa chute silencieuse dans l’évidoir caverneux du sobre lavabo.

La toux coléreuse s’estompa bientôt à mesure qu’elle fut noyée par un grand verre d’eau douce libérateur. Je retrouvais peu à peu mes moyens en reprenant du poil de la bêtise et en expectorant avec un savoir-faire évident la bouchée précédemment avalée.
Mon plus beau caleçon printanier venait lui aussi de recevoir les salves tachetées de cette attaque incontrôlée et les fleurs qui ornaient l’étoffe fanèrent en même temps son bel intérêt.
Mon chien se tenait au plus près de mes mollets, les dents tendues en direction de mes autres attributs, eux aussi enclins à se dévoiler, par la force des choses.

Ledit Toutou semblait m’en vouloir à mordre de lui avoir largué mon café crème brûlant sur ses pattes frêles et vulnérables. Il poussait des gémissements à faire pâlir de rage un défenseur assidu de la noble cause animale.

Toutefois, mon fidèle compagnon connaissait mon absence absolue d’animosité. C’est sans doute pour cette raison que sa vengeance incisive, séduite par l’élasticité du canapé, fut de courte durée. Toutou se dirigea bientôt vers la cour extérieure et reprit son travail de traqueur évaporé en accompagnant d’un œil expert les rouges-gorges mollassons qui s’étaient invités autour de son territoire de verdure.

Comme je me baissais pour nettoyer le forfait de ma nouvelle maladresse, mes pieds semblèrent prendre un malin plaisir à accélérer leur mouvement de balancier régulier en patinant sur la flaque brunâtre, restée en position sur le sol quadrillé. Je me suis alors rattrapé d’une main sur le rebord de la commode maternelle tandis que mon tibia s’occupait à taper dans l’œil de la statue vénitienne. Celle qui représentait un gigantesque cheval, riant entre le mors, érigé tel un symbole narquois à la gloire des malhabiles.
Je suis resté un moment à pleurer ma douleur au nez et à la face du silence devant un grand miroir froid et résigné, juché dans l’entrée.

Il ne m’en fallait pas plus pour envisager une bien pâle journée. Il faut dire que je n’en étais pas à mon premier étranglement.

Après avoir ressassé cette performance de maladroit patenté dans l’isoloir de ma douche, j’adoucis les quelques plaies de ma jambe bleuie, au rythme d’un morceau jazzy lancé par ma platine dorée…
Puis, en sortant de ma salle de soins, mes pieds furent ralentis par le son chaloupé du saxophone ; cette charmante mélodie me reprit les tripes, à l’instar peu académique d’un tord-boyaux capable d’apaiser certaines sonorités mal placées. J’étais ému par ce moment de grâce que j’avais partagé avec ma médiocrité.

Mes pas amenèrent bientôt le reste de mon corps vers la sortie afin que je puisse vaquer à mes impératifs présents.
Une fois dehors, fixé et en rang unique sur la plate-forme extérieure, j’ai accompagné ma porte jusqu’à son verrou de sécurité ; j’allais pouvoir poursuivre mes pérégrinations…

Cet épisode humide et anodin reflétait assez bien mon lot quotidien dans ce qu’il avait de plus authentique. J’étais pourtant loin de me douter de ce qu’il allait encore provoquer dans ma vie… et pas plus tard qu’aujourd’hui…

Dans la rue, j’ai marché jusqu’à la première pancarte publicitaire qui faisait de l’œil à l’impécunieux passant. J’ai levé la tête, non pas pour implorer une quelconque mansuétude extra-terrestre mais pour délester ma mélancolie dans cette nouvelle promotion de cireuse électrique. J’ai écrasé avec délicatesse une larme sur la manche de mon pardessus flamboyant et cligné de l’autre paupière sur cet avenir prometteur.

Je me suis dirigé vers cette agence peu propice à la fête où l’usage interdit de pénétrer à reculons.
J’ai ainsi poussé la porte de ce château de paille ou j’allais sans doute encore me brûler les ailes à l’annonce de nouvelles promesses volatiles. J’étais sur la ligne de départ de cette habituelle course en ligne, menant à un Eldorado incertain. J’ai pris place derrière le suivant devenant à mon tour le franc poursuivant de cette belle brochette d’échappée, dans laquelle je regrettai, en substance, mon manque de consommation.

Je me suis attablé face au poste de commandement représenté par un humanoïde fonctionnel dont le sens de l’équité dépassait parfois celui de l’humanité et j’ai parlé.
On m’a alors communiqué ma propre condition par le biais de communes convictions.

Les futilités troquées créèrent une fausse symphonie qui semblait davantage retenir l’attention des jeunes pécheurs d’eau douce que d’apporter un semblant de réconfort aux demandeurs d’anchois aguerris, usés par ce monde singulier de sardines.

L’espoir cachait une forêt de mensonges contre laquelle chacun avait une part évidente de culpabilité. La complainte des uns succédant bien aux critiques des autres.

Alors comment pouvais-je décemment reprendre la route après toutes ces contrariétés ?
Comment trouver un remède à ce mal être universel embouteillé ?
Je ne voulais plus me désigner coupable et mettre une fois de plus mes déceptions sur le compte de cette société hallucinée.
Je me suis alors risqué à fermer les yeux, tout en espérant un utile bouleversement en les rouvrant. J’espérais sans doute que mon imagination allait être capable de me jouer l’un de ces fameux tours.
Je voulais seulement échapper à ma pitoyable condition en cherchant l’antidote au coeur de mon âme.

Et ça allait fonctionner…

2

Lorsque j’ai fermé mes pupilles je me suis vite retrouvé allongé sur une plage de sable fin.
Le soleil semblait refléter au lointain une certaine magnificence retrouvée.
Cette vision fort naïve envahit mes faibles sens et me projeta instantanément dans la peau d’un autre que je nomma par désespoir de cause : Gaspard de la Mouche…

Gaspard pouvait ainsi me libérer de ce sombre décor originel l’espace d’un court voyage sidérant. Il soufflait d’un geste, toutes les particules négatives qui habitaient ma conscience…
enfin, c’était probablement ce que j’attendais de lui…

Gaspard se releva en faisant tomber le sable qui s’était logé dans l’emmanchure de sa veste. Il marcha sur ce sol inexploré à l’adresse inconnue en tentant de faire le tri dans son cerveau postal.

Une épave fut ramenée par les vagues flots d’une mer plutôt sereine.
Le mat relevé de la coquille de noix semblait lui indiquer la marche à suivre.
Le sud semblait ouvrir l’horizon et Gaspard sourit à l’idée de naviguer vers ce destin illuminé… »

Vous voulez terminer la lecture de « Sans équivoque » ? Merci beaucoup pour votre intérêt ! N’hésitez pas à m’écrire et à vous abonner 😉

Sébastien M.

%d blogueurs aiment cette page :